Evrard a peine arrive a Hanoi, nous partons louer une moto a Cuong, fournisseur officiel de cousin Axel. Nous voila donc en possession d une de ces fameuses minsk (vieille moto russe) pares pour affronter des kilometres de piste poussiereuse et caillouteuse.
Notre objectif est de faire la boucle nord-est du Viet-Nam. Voici un bref resume des etapes qui ont jalonnees notre parcours.
-1- Hanoi - Langson environ 200km
-2- Langson - Cao Bang environ 150km
C est la fameuse RC4: petite route sinueuse de montagne, bordee d un cote par la montagne, de l autre par le vide! A chaque tournant, on se demande si c est un groupe de bodoi ou une garnison francaise qui nous attendent de l autre cote...
-3- Cao Bang - Trung Khanh environ 100km
Nous nous enfoncons de plus en plus dans la montagne et nous raprochons de la frontiere chinoise. Dans ce petit village, differentes ethnies montagnardes viennent vendre leurs produits au marche. le soir, nous sommes invites par un groupe d enseignants, ravis de pouvoir trinquer avec des francais, un petit verre de zio a la main...
-4- Trung Khanh - Bang ka environ 50km
Nous longeons la frontiere chinoise qui est delimitee ici par la riviere Quay Son. Et nous arretons aux chutes de Ban Gioc, qui sont les plus larges du Viet-Nam: 300 metres de large, sur un denivele de 53 metres en 3 etages! les trois niveaux de la cascade forment un escalier geant avec de jolies piscines turquoises dans lesquelles on se baigne avec delice et voluptee!
La route apres n est plus qu une piste poussiereuse et caillouteuse, formee uniquement de montees et de descentes a 10%, pleines de rigoles formees par les pluies violentes de la mousson: nous avancons avec peine a 10 kilometre heure. Nous atteignons tant bien que mal, le soir, le minuscule village de Bang Ka dans lequel il nous faut demander asile pour la nuit.
-5- Bang Ka - Cao Bang environ 50km
Retour a Cao Bang par une petite piste magnifique qui redevient une route peu avant l arrivee. Notre precieuse carte routiere s envole sans que nous nous en apercevions pendant le trajet...
-6- Cao Bang - Babe environ 120km
Nous retournons dans ce petit havre de paix que j avais decouvert avec Nanouche et Manou. La nous nous reposons pendant deux jours, choyes par des hotes qui nous aprennent leur dialecte: le thai. Nous decouvrons aussi l hostilite de la jungle au cour d une promenade en t-shirt, short et tongue...
-7- Babe - Dong Dang environ 150km
A travers une succession d embranchements de minuscules routes, pour eviter les grands axes, sans carte, nous nous dirigeons plus ou moins au pifometre vers le sud-ouet pour amorcer notre retour vers Hanoi. Le dernier village traverse avant la nuit n ayant pas d hotel, nous sommes obliges de rouler de nuit pendant pres deux heures pour arriver a Dong Dang, petite ville frontaliere avec la Chine.
-8- Dong Dang - Hanoi environ 200km
Nous retrouvons peu a peu les grands axes, les voitures qui debloquent sous notre nez pour doubler un camion nous obligent a nous precipiter sur la bande d arret d urgence voir dans le fosse... vive la civilisation!
Heureusement, une bonne douche, un bon massage et un bon diner de gallettes, crepes et cidre breton nous attendent chez cousin Axel!
Je laisse maintenant les touches du clavier a Evrard qui a eu la bonne idee de profiter de notre retraite de Babe pour pondre un petit article reconstituant parfaitement l ambiance et l atmosphere qui nous ont entourees pendant ces dix jours.
Il pleut. Si l on dit en France que deux gouttes d eau se ressemblent, on pourrait difficilement etablir le meme parallele avec ces pluies tropicales qui nous ecrasent au sol pour un soir, ou lavent un matin. Voici la seconde fois qu elles nous surprennent a Babe, nord Viet-Nam.
Notre case en teck enjambe de ses pilotis un bras de lac. De la terrasse, splendide vue sur l ensemble du cirque rocheux, ou des dizaines de viets s agitent pour fertiliser le moindre pouce de terrain, avec un melange de decontraction et d opiniatrete qui donne a reflechir... le parallele avec nos larges et opulentes campagnes serait douloureux.
Ici, pas d isolement. Une population tres jeune et plutot affable, qui fait des miracles avec des moyens de fortune: la motopompe irrigue des champs aux heures caniculaires, une paire de buffles remplace un tracteur, une cariole surchargee d autochtones louvoie entre scooteurs, poules, pietons. Bref,la fourmiliere s evertue d un pas de senateur!
Depuis plusieurs jours que nous les cotoyons, nous avons oublie l heure. Le soleil dicte l activite, avec sa pause obligatoire 10h-14h. Conclusion, on reveille le coq au matin, et on se couche avec les poules. Plus d heure, mais beaucoup de temps...
Peu d argent, mais si peu de besoin. Notre guide "Lonely Planet" nous apprend que le salaire moyen des villes avoisine les 50 USD par mois. A la campagne, il doit etre infiniment moindre, mais la nature est genereuse, et aussi les hommes. Nous n avons croise aucun mendiant.
Au detour d une route, nous prenons le the chez une vieille dame. La feuille en a ete lavee trop souvent, le gout amer, mais il desaltere. Avant d en remplir les tasses microscopiques, on les rince. Le precieux liquide est verse de la premiere vers la seconde puis de la seconde vers la troisieme. La derniere tasse, on la vide au sol avec dedain. et ensuite, l on boit. Et puis on parle. La case "panier d osier" est maintenant remplie de jeunes des environs, intrigues par notre Minsk surchargee et curieux de voir des francais. Nous nous tenons a carreaux, de peur d alimenter leur conversation pendant de trop longues semaines, bien que nous ne ressemblions que de tres loin a ceux qui ont ecrit avec leurs peres une page d histoire commune. Episode pourtant si proche... Combien de villageois nous ont montre les sommets avoisinants ou resonnent encore les escarmouches.
Le viet est petit, plus ou moins jaune, sans age (sauf les vieux). Il surgit de nulle part dans sa tenue noire ou bleue, pour disparaitre aussitot. Il voit tout, entend tout, est partout. Pas un instant n avons nous imagine etre entre nous, au long de ces quelques milliers de kilometres de piste.
Dans certains villages recules, ou nous avons demande l hospitalite, nous avons vecu l ere viet-minh: oeil scrutateur du commissaire-politique-instituteur, logement officiel dans la maison du peuple, deplacement parmis la population interdit le soir venu, passeport sous scelles.
Pour se remonter le moral, nous decapitons une bonne paire de tonneaux de Bia Ha Noi; nos ronflements expliquent sans doute l oeil particulierement bride de notre ange gardien le lendemain matin...
La nuit ne s eclaire que de bougies sur la terrasse de notre case en teck. Plus de pluie. Demain, le feu du ciel plaquera de nouveau notre route sur les meandres de la terre. Des cigales et des fourmis, on ne sait qui chante le plus fort, mais ceux qui travaillent a identifier ces mille bruits, c est nous.
|